samedi 16 février 2013

Venezuela, Chavez est-il vraiment de gauche ?

Hugo Chavez 
et petites histoires 
d’un national-républicanisme



Par Lionel Mesnard

Il y a à peine une décennie, écrire sur le Venezuela et sur ce qui s’y passait revenait à s’adresser à un petit cercle de connaisseurs. Depuis l’information de masse et les autoroutes de l’information raffolent du personnage d’Hugo Chavez, au point que sa disparition médiatique pourrait coûter en audience, quand nous savons à quel point les parts de marché et indices de sondages en tout genre orientent les groupes de presse en faveur de ce qui est le plus marchand. 

Il n’y a pas doutes sur le fait qu’un bon nombre de repères ou de connaissances sont utiles pour comprendre cette partie du monde, aussi riche et complexe que l’espace européen, mais si l’on tient compte de ce que l’on peut lire à ce sujet, l’Amérique latine se cantonne souvent à vision très culturaliste, quand on ne tombe pas dans un certain folklore. Comme si tout ce qui pouvait modeler ou organiser des sociétés tombaient sous le coup de l’à peu près, ou la comparaison est facile et très casse gueule et peut ressembler à des clichés parfois grotesques.

Ecrire sur Chavez revient à attirer tout type de lecteur, et pouvoir jouer sur son actuelle maladie a quelque chose de malsain. Vieille problématique de la maladie et du pouvoir, Roosevelt, Pompidou, Mitterrand et d’autres cas plus étranges sous la troisième République en France, le problème n’est pas nouveau et il est difficile d’écrire ou de penser à un retrait de la vie politique d’Hugo Chavez sans se demander quelles conséquences cela peut-il avoir ?

La question du moment est de savoir qui est Nicolas Maduro ? Changement, continuité, son poids dans l’appareil politique du PSUV (Parti Socialiste Unifié du Venezuela), en quoi Maduro, héritier patenté va-t-il pouvoir incarné ou simplement existé en tant que tel ? En fait ce sont trois prétendants et le président de l’Assemblée Nationale et ancien du MBR 200 qui participa au coup avorté contre Carlos Andres Perez en 1993 est celui disposant du plus de poids dans l’appareil chaviste.

S’il s’agit de légitimer l’héritage et de continuer, voire à renforcer les conquêtes sociales, il n’y aura rien à objecter, mais s’il s’agit de continuer à croire que le chavisme est pleinement de gauche, il y a un sérieux doute. La question n’étant pas d’objecter un rôle ou une place dans l’échiquier politique, mais bien de se demander : à quelle gauche appartenons-nous ?

Sans entrée dans une approche radicale ou gauchiste, le pacte civico militaire qui lie l’armée au peuple vénézuélien et inversement a-t-il sa place dans les conceptions, les approches et sensibilités à gauche ? En dehors des franges nationalistes et une certaine idée de la république aux ordres d’un chef, telle qu’elle pu être conçue au 19ème siècle en France ou en Amérique Latine, cette perception républicaine des choses a quelque chose de désuet, pour ne pas dire de passéiste. 

La révolution bolivarienne a été un peu trop rapidement collée à l’extrême gauche ou bien à gauche. Si sa dynamique sociale entre bien dans le domaine du progressisme, de là à en faire un emblème « révolutionnaire » des temps actuels, il faut rester prudent. La révolution au Venezuela est souvent plus sous le clavier de l’auteur, que dans le vécu des Vénézuéliens.

Le Venezuela sous Chavez a-t-il connu des évolutions notables ? Cela a-t-il permis de changer certaines bases ou rapports de force ? Cela a-t-il pu avoir un rôle dans les mentalités ? Trois fois oui. Pour autant est-ce que cela a changé fondamentalement la société vénézuélienne, sur le plan économique et social, nous sommes encore loin du chemin à accomplir pour éradiquer la misère et les inégalités dans ce pays.

Sur le plan politique et institutionnel, il est à saluer la constitution de la Cinquième République bolivarienne, comme un instrument politique dont Chavez a habilement mis en avant et su se servir, mais la redistribution des pouvoirs entre les tenants de la 4ème République (1958-1999) et les nouveaux a surtout favoriser une nouvelle classe de privilégié, et certains travers népotiques, rien de très original dans une société ossifié, historiquement et socialement inégalitaire.

Pour reprendre une idée ou une métaphore, la révolution a dégénéré en gouvernement. Et le mirage d’une société organisée sur un mode transversal, ou ce que l’on nomme le système participatif ne fonctionne pas vraiment. Et comment peut-il avoir véritablement un rôle, quand la démocratie participative est subordonnée à un pouvoir, ou le chef de l’état, ou le système est l’illustration même d’un pouvoir pyramidal.

Cela pose en soit tout le problème du présidentialisme, comme exercice du pouvoir et en France comme au Venezuela, quand il est à souhaiter plus de vrais contre-pouvoirs citoyens, et moins d’excès sur les personnes, ou pire de croire en l’homme providentiel. Certes on ne va pas rayer Hugo Chavez d’un trait de plume, et l’on ne peut que souhaiter, qu’il se porte mieux en ce début d’année 2013.

Sauf que le temps en politique est tout autre, et que si l’on revient à se questionner, c’est quoi un homme de gauche, plus exactement c’est quoi être de gauche ? c’est un peu toute la question. Le but n’est pas de délivrer un certificat, ou une attestation, mais il est impossible vraiment de classifier la politique étrangère de Chavez comme toujours très à gauche, il existe quelques écueils significatifs, quand il se fait l’ami de l’Iran, de la Syrie, et autres régimes criminels.

On peut aussi s’interroger sur le pacte civique et militaire, où il est difficile de distinguer ce qui est du ressort des autorités civiles ou militaires, ce qui n’est pas compatible à trop forte dose à une bonne marche démocratique. Si les pouvoirs civils et militaires ne sont pas distincts et l’armée un ordre exécutant du pouvoir civil, et comme dans le cas du Venezuela, le mélange est très prononcé, comment affirmer que le chavisme est de gauche, quand il est surtout recomposition idéologique un peu tout azimut.

Plusieurs fois dans l’Histoire, certaines figures militaires ont eu un rôle progressiste, et il n’y a pas à dédaigner ce rôle à Chavez. Mais il est de savoir les limites d’un pouvoir exercé par l’armée dans une société civile, comme danger d’embrigadement, même si la société vénézuélienne peut avoir un côté anarchique. Et même, s'il y a moins à craindre de l’armée, que de la police, dans un pays où une des raisons de l’insécurité est lié à un système corrompu et particulièrement inefficace sur la criminalité ambiante.

La place des militaires dans l’histoire du Venezuela n’est pas neutre. C’est même un levier social que de devenir militaire ou policier dans un pays, qui depuis la Capitainerie du Venezuela est un enjeu véritable de promotion social. Et Chavez, en tant qu’ancien militaire a dû composer et savamment organisé les choses pour avoir autorité sur ce corps très puissant et actif au sein de la société vénézuélienne.

Difficile de comprendre toutes les arcanes et relations entre la société et son armée, et l’influence de celle-ci depuis l’arrivée et l’élection du président vénézuélien en 1999. Il faut pouvoir disposer d’informations relatives à des secrets militaires, qu’un jour auront loisir à comprendre les historiens sur comment finalement se sont tissés les liens entre Chavez et son armée. Et le rôle du MBR 200 ?

L’objet n’étant pas de savoir, si Chavez a été partie prenante un jour de sa vie d’un coup d’état en 1992, la question a été rebattue et n’apprend pas grand-chose. Il importerait de comprendre, quel rapport le président vénézuélien a pu entretenir durant son exercice avec les hauts gradés de son pays ?

Ou comment un ensemble d’officiers, minoritaires au début des années 1990, se désignant sous le sigle MBR 200 (Mouvement Bolivarien Révolutionnaire) est à l’origine des prises de positions contre l’ancienne 4ème République du Venezuela et son président de l’époque, Carlos Andres Perez, et comment on en arrive depuis à onze anciens officiers présidents ou gouverneurs de régions dans l’édifice du PSUV ? Une épidémie qui sait…

En quoi réside le pacte civique et militaire, est-ce un effet d’annonce ou bien une empreinte du régime sur la vie quotidienne, et dans ce cas comment accepter un enrôlement, quand actuellement il tourne presque à la dévotion ? Quelle facette fait-il voir du Venezuela et comment appréhender un monde ou comme pourrait l’écrire le Canard Enchaîné, il faut faire avec « la croix et le goupillon ».

Hugo Chavez n’a jamais caché son goût pour la société du spectacle, il aura été même un des meilleurs show-man des années 2000 à 2010, il a fait de la communication un enjeu central et s’en est servi sans restriction. Il faudrait reprendre les grandes lignes d’attaques ou de défenses du régime, pour avoir une idée de comment s’est construit un objet de propagande ou de contre-propagande, dans une dimension médiatique et politique mondiale assez pauvre ou sur un ton souvent dogmatique.

Les autoroutes de l’information et les nouvelles communications ont eu un rôle indéniable dans leurs capacités de mobilisations et dans la tournure des événements sociaux et politiques qui vont continuer à se dérouler dans le monde. Il reste à savoir comment échapper aux flots indigestes, et pouvoir discerner sa main gauche de sa main droite, quand celle-ci de temps à autre se mélange avec les pires discours nationalistes.

L’habilité de Chavez a été sa capacité à faire d’un même tonneau, une pensée républicaine certes sociale mais avec les derniers vestiges ou lambeaux de l’ère post-soviétique en trouvant une alliance avec Cuba. Et comment ne pas constater le retour d’un vocabulaire militant des années cinquante, et des textes post-staliniens sur le chavisme assez édifiant que nous offre à lire la toile.

Rien ne pouvant véritablement répondre à cette question, mais pourquoi être de gauche en cette nouvelle décennie du vingt-et-unième siècle, ou l’idée d’appartenir à une classe sociale est devenue en partie obsolète. Du moins, en raison de l’abandon, de certaines bases essentielles, où un populisme « redistributeur » peut faire croire à une sortie de l’économie capitaliste et se réclamer du socialisme, quand tout au contraire le chavisme n’a fait que l’administrer.

Il est normal d’applaudir les progrès sociaux, mais jusqu’où une société sclérosée par son incapacité à faire face à la corruption et la violence peut-elle surmonter ses fondements inégalitaires ?

Pour de multiples raisons Fidel Castro et surtout les cubains ont été amené à faire une révolution « socialiste », et cela a eu un effet réel et rapide, ensuite à chacun d’en apprécier les biens faits et les dérapages bureaucratiques sur 50 ans d’histoire. Mais une île très emblématique pour avoir combattu la corruption et les circuits mafieux, qui dominaient sous Batista (et restants de l‘ancien régime), ils finirent par être chassés avec détermination par le nouveau pouvoir socialiste.

Le président vénézuélien lui n’a pas été amené à prendre les armes ayant échoué en ce domaine, et c’est par un processus démocratique, qu’il est arrivé et s’est maintenu. Il n’a jamais attenté à ce droit, ce en quoi sa légitimité n’est pas en cause. Il a été lui-même confronter à une tentative de coup d’état en 2002, ou les téléphones portables, internet, les télévisons et radios communautaires et le bouche à oreille permirent en 48 heures un retour au pouvoir de ce dernier. Une mobilisation populaire dans tout le pays et surtout une jonction des quartiers pauvres de Caracas autour du Palais présidentiel de Miraflores.

Grâce cette pression Hugo Chavez a pu revenir et pu engager des réformes sociales et économiques importantes, mais avec pour difficultés de ne pouvoir s’appuyer sur une administration fiable. Ce qui défaille principalement aujourd"hui au Venezuela, c’est un équilibre entre l’outil central et les pouvoirs locaux régionaux.

Cette dualité est prégnante dans l’histoire du Venezuela  entre centralisme et confédéralisme. Sur ce point Chavez est un digne héritier de Simon Bolivar, le centraliste, mais ou celui-ci a été plus que trahi par ses suivants par l’émiettement de la Grande Colombie et de l’égalité entre les hommes, qu’il se faisait et qui n’a jamais été respecté, même de son vivant par les généraux de son armée (hors le Général Sucre assassiné en 1829).

Les deux dernières années de vie de Simon Bolivar dépeintes par Gabriel Garcia Marquez  dans le « Général dans le labyrinthe » sont effroyables, mais cette illustration littéraire montre à quel point la fin est toujours un moment terrible, et dans le cas de ce singulier personnage historique sud américain, ce fut une épreuve épique. Bolivar a vécu une accumulation de trahisons et de complots donnant le la tragique et ces mots illustrant ces derniers jours, sur « l’homme qui laboura la mer ».

De la disparition de Bolivar en 1830, s’en suivra historiquement une régression politique et sociale, si ce n’est un retour à un ordre passéiste. En premier lieu, pour qui, cette révolution se devait prometteuse et libératrice, c’est-à-dire pour le petit peuple des villes et des campagnes de toutes couleurs et origines sociales confondues.

Ce fut finalement le retour, non pas du colonialisme, mais la naissance d’un ordre social bourgeois et aux couleurs d’un obscur républicanisme et toujours avec la bénédiction de Rome ou des puissances impériales du moment. Si le Venezuela ou la Colombie se sont effectivement bien libérées de la tutelle coloniale, l’ordre sous une nouvelle apparence a vu le jour en maintenant les pires servitudes du passé et sans avoir à payer à la colonie le moindre impôt. L’esclavage n’a disparu que vingt ans plus tard au Venezuela

Le président Paez successeur de Bolivar, lui-même devenu riche propriétaire terrien, président de la nouvelle nation, celui-ci n’a fait que favoriser son propre patrimoine, et esclaves inclus à son service dans ses propriétés. Plus largement la nouvelle autorité « républicaine » a maintenu le système en place face, même face à la pression des britanniques qui refusait de commercer avec une puissance esclavagiste.
Par ailleurs colombiens et vénézuéliens en interne vont se livrer des guerres civiles tout au long du 19ème siècle, et sur les décombres ou les trahisons à l’héritage intellectuel de Bolivar, va se constituer dans chaque pays une oligarchie détentrice des terres et des richesses du sol, anciens nobles ou nouveaux bourgeois apparus par après l’ancien régime.

Le drame latino américain a toujours été l’appropriation par une infime minorité des biens nationaux. La question républicaine ou progressiste a été la grande perdante, l’abolition des privilèges n’a pas eu lieu dans les faits. Et les vœux de Bolivar pour une éducation pour tous et teinté de rousseauisme ne verront pas plus le jour.

Il est indéniable, qu’il existe une proximité entre Simon Bolivar et Hugo Chavez, à un bémol près l’objet n’est pas d’en faire une romance ou une comparaison historique, Hugo Chavez en sait beaucoup sur l’histoire du Libérateur des Amériques latines, et ce qui peut apparaître pour du folklore pour un journaliste de la presse francophone dominante n’est pas dénué d’à propos dans la bouche du président Chavez.

Il existe néanmoins une continuité historique, à moins de prendre Simon Bolivar pour Napoléon Bonaparte et Chavez pour le général De Gaule. S’il y a un homme à qui il peut se référer, c’est tout de même son compatriote Bolivar et pas seulement, avec qui il partage des points communs, et Chavez s’y référant, c’est bien plus cohérent que de le classer comme un socialiste pur jus.